Itinérance, toxicomanie et santé mentale chez les jeunes de la rue (page 2)

Les visages inconnus de l’itinérance

Pour plusieurs, la description de l’itinérance se résume à l’image d’un vieil homme barbu, au pas lourd, trimbalant son baluchon sale rempli d’objets hétéroclites, se promenant de village en village attirant moqueries et quolibets des passants et réveillant la peur chez certains. Cette image ressemble à celle que nous offre Aranguiz et Fecteau dans le premier chapitre du livre « L’errance urbaine » cité dans le texte du RAPSIM « Comprendre l’itinérance » : « Le vagabond était depuis des siècles, férocement poursuivi par les agents du roi, marqué au fer rouge ou enfermé sans rémission dans ce qu’en France on appelait de façon évocatrice les « dépôts de mendicités. » Il était considéré comme au ban de la société, craint autant dans les villages que dans les villes, vivant souvent en bandes dans des poches d’illégalisme dotées de leurs propres cultures. » L’itinérant urbain, plus proche de nous, n’est qu’une version plus moderne de celle qui précède. Les peurs subsistent et les « agents du roi » sont remplacés par des agents de la paix.

Le concept d’itinérance se rapporte à la situation d’une personne sans résidence fixe. À priori, cela suppose que cet individu peut choisir entre plusieurs lieux de résidence ou qu’il a, à sa disposition, plusieurs lieux de résidence. Définir l’itinérance à partir des seuls liens avec l’existence ou non de lieux de résidence serait une façon de faire assez limitative. Il est vrai, comme le souligne le rapport du RAPSIM « Comprendre l’itinérance » que cette définition « doit s’inscrire dans une compréhension globale des enjeux qu’elle pose » et qu’elle doit « être comprise comme le produit d’un processus d’exclusion.» Certains jeunes marginaux sans ressources ont suivi un processus particulier qui ne ressemble en rien aux parcours classiques ou habituels débouchant sur la condition d’itinérant.

Les images plus ou moins folkloriques d’itinérants ou celles plus urbaines et plus proches de nous ne peuvent pas cacher la réalité de certains adolescents et jeunes adultes engagés dans des conditions d’itinérance. Nous parlons ici des jeunes de la rue que nous définissons en empruntant le texte de (Côté, 1988 : 42) cité dans Parazelli, M, Pratiques de socialisation marginalisée et espace urbain : le cas des jeunes de la rue à Montréal 1985-1995). « L’enfant ou le jeune de la rue habite la ville, il n’a pas de domicile fixe, il est de sexe masculin ou féminin. Pour Montréal, il a rarement moins de 14 ans et pas plus de 25 ans. Plusieurs ont vécu leur enfance dans des familles d’accueil ou des centres gouvernementaux. Les relations avec la famille sont superficielles, occasionnelles ou inexistantes. » Même là, on se réfère souvent à l’image du jeune itinérant punk, suivi par une horde de chiens et traînant, à la place du baluchon, un panier d’épicerie rempli de linge et autres objets propres à sa survivance.

Sans être mythiques, les images précédentes de jeunes itinérants cachent une réalité, à peine soupçonnable, celle des jeunes adolescents qui n’ont ni l’allure ni les comportements habituels de ces personnes sans abris. Il s’agit de ceux, par exemple, qui vivent de la prostitution. Ils sont bien vêtus, mangent souvent à leur faim et n’ont pas de difficulté à se procurer du plaisir. Pourtant, ces jeunes, malgré les apparences, vivent une situation d’itinérance peu commune. Ils n’ont aucun domicile fixe et doivent nuit après nuit, semaine après semaine négocier une place pour dormir. La prostitution devient ainsi l’occasion de s’assurer un toit pour le temps que ça dure. Pourtant, la vie que mènent certains jeunes prostitués ne correspond en rien avec celle que vit l’itinérant classique. En effet, accompagné d’un client, il mange souvent dans des bons restaurants, il porte des vêtements chers, certains consomment la cocaïne à profusion. Ces avantages n’effacent pas la réalité de ce jeune sans domicile fixe, exclu de sa famille et des institutions sociales comme l’école. Il occupe un emploi qui n’est pas reconnu comme tel. Malgré ses revenus, son train de vie l’empêche d’avoir des économies. En réalité, plusieurs ne veulent pas de cet argent pour réaliser leurs projets personnels. (Adolescence, initiation et prostitution, J. Moïse, 2002). Comme les autres itinérants, le jeune prostitué risque souvent sa santé. Il la délègue parfois à ses clients qui décident de porter ou non un condom lors des relations sexuelles souvent à risques. Ses droits ne sont pas plus respectés que les autres jeunes de la rue puisqu’il ne peut déambuler sur la rue sans se faire repérer par un agent de la paix, qu’importe qu’il sollicite ou non des clients.

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