Archives de l’auteur : Stéphanie Ricard

Culture du viol #LaPointeDel’Iceberg

Lettre d’opinion publiée le 10 novembre 2017.
Les signataires sont en bas de page.

La culture du viol est un terme qui dérange. On le nie, on l’emploie à outrance, on en rie et on l’assaisonne à toutes les sauces sur les réseaux sociaux et dans les médias depuis quelques années. La sexualité des jeunes étant au centre des préoccupations du PIaMP, le terme «culture du viol» mérite réflexion en tenant compte des adolescents et également des jeunes personnes qui échangent leurs services sexuels. Pour nous, la prostitution n’est pas un problème en soi, mais plutôt le symptôme d’un problème social encore plus grand: la culture du viol n’est que la pointe de l’iceberg. Que fait-on germer dans le ciboulot de nos ados? Quelque chose nous empêche manifestement de décimer la culture du viol à grandes bouchées. Est-ce suffisant de la gruger publiquement à coup de hashtags? Analysons-nous encore le problème trop en surface?

Le mouvement de dénonciation #MoiAussi ou #AgressionNonDénoncée est plus populaire que jamais depuis qu’il a émergé il y a trois ans. Le Québec est sorti du silence et a maintenant le courage de dénoncer des gens reconnus. En revanche, cette vague de dénonciation a laissé une écume de mauvaises blagues qui s’est amassée sur les réseaux sociaux : sommes-nous en train de banaliser la banalisation du viol elle-même? Tandis que les victimes sortent du silence par milliers, certaines réactions du public, des instances du pouvoir, de la justice et même d’humoristes répandent un pesticide social qui garde la culture du viol bien verte et florissante.

S’envoyer chez l’«bonhomme»

Il y a à peine plus d’un demi siècle au Québec, la femme a commencé à émerger de son rôle réducteur de figurante au sein de la cellule familiale. Dans les années 60, les commissions scolaires catholiques enseignaient encore aux jeunes filles, dans un manuel d’économie familiale et domestique, comment être une parfaite épouse en se mettant en retrait du chef de la famille tout en se contentant de paraitre fraiche et dispose pour lui. En voici quelques extraits:

« Si votre mari suggère l’accouplement, acceptez alors avec humilité tout en gardant à l’esprit que le plaisir d’un homme est plus important que celui d’une femme. Lorsqu’il atteint l’orgasme, un petit gémissement de votre part l’encouragera et sera tout à fait suffisant pour indiquer toute forme de plaisir que vous avez pu avoir.»

«Si votre mari suggère une pratique moins courante, montrez-vous obéissante et résignée, mais indiquez votre éventuel manque d’enthousiasme en gardant le silence.»

On s’entend pour dire que, lorsque l’«bonhomme» réclamait à sa femme son devoir nuptial, il n’y avait pas grand’ notion de consentement! Heureusement, nos grand-mères et nos mères ont connu le mouvement de libération de la femme, qui a contribué à changer les rapports de pouvoir et à nous enseigner une autre philosophie de la vie conjugale. L’apprentissage du consentement des personnes impliquées dans l’acte sexuel fait partie de l’éducation sexuelle des jeunes d’aujourd’hui (ou ce qu’il en reste). Cette leçon de respect fondamentale est-elle réellement véhiculée dans la culture populaire et appliquée par les adultes? Apparemment, non.

En 1992, on a vu apparaitre des amendements au code criminel concernant la référence au passé sexuel d’une personne victime de viol. L’an dernier, on a vu qu’il y avait encore une faille dans le système lorsqu’on a banalisé durement le cas d’Alice Paquet en relatant publiquement qu’elle avait déjà été escorte pour minimiser les gestes du député Gerry Sklavounos.

Advenant qu’elle se prostituait encore au moment des faits ou que n’importe qu’elle autre escorte subisse un viol, rien de cela n’aurait été grave? Dans un autre contexte, si une escorte donne son consentement sexuel à un client et que ça ne se déroule pas du tout comme prévu, ça passe dans l’beurre ça aussi?

Caroline Orchard, candidate pour Coalition Montréal dans le district Notre-Dame-de-Grâce, n’est que l’une des nombreuses personnes qui a renchérit sur le cas d’Alice Paquet en disant qu’«il y a une grosse différence entre une [descriptif peu flatteur] saoule qui ne peut pas s’empêcher de s’offrir quand elle est ivre et quelqu’un qui se fait violer violemment». Cette candidate aux élections paie cher en ce moment pour ses statuts Facebook, qui mentionnaient d’ailleurs qu’«il n’y a pas de culture du viol, il y a une gang de femmes qui ne connaissent pas leurs sexualité pour en tirer du vrai plaisir». Et comment devient-on femme, Mme. Orchard? Comment au juste devient-on cette femme qui a du plaisir et qui est à l’aise avec sa sexualité? Gageons qu’aucune école ne va vous recevoir pour l’expliquer aux jeunes.

La semaine dernière, Alice Paquet a encore du se défendre publiquement contre les mauvaises blagues de Guy Nantel qui se retrouvent dans son nouveau spectacle. L’humoriste a plus que maladroitement abordé le sujet de son viol en parlant d’elle comme « la fille qui a couché avec le libéral Souvlaki » et en se moquant de son passé d’escorte :

« On n’est pas en train de dire que c’est correct de violer une prostituée, mais quand on parle de consentement sexuel, le bout où ça pourrait être l’emploi de la fille de coucher avec le monsieur a quand même rapport dans l’histoire. C’est comme apprendre que mon chum a mangé une volée dans un bar, tu vas capoter. Mais si mon chum, c’est le doorman de ce bar-là, on va s’entendre que son emploi l’expose un peu plus aux claques sur la gueule.»

Contrairement à certains des fans de Guy Nantel qui ont supporté sa réaction à l’endroit d’Alice Paquet sur sa page Facebook, nous avons du mal à prendre cette blague au degré supérieur. 

Swipper le socio-affectif

Pour reprendre la définition de Claire Tessier de la CALACS, « la culture du viol est un concept établissant des liens entre le viol et la culture de la société où ces faits ont lieu, et dans laquelle prévalent des attitudes et des pratiques tendant à tolérer, excuser, voire approuver le viol.» Il apparait alors évident que la pointe de l’iceberg cache une série de comportements sociaux qui banalisent non seulement les agressions et le harcèlement sexuel, mais qui dévalorisent également les rapports sociaux-affectifs. Nombreux sont les exemples qui démontrent que les manques communicationnels, les rapports de pouvoir, les stéréotypes de genre et la valorisation du «paraitre» au détriment de l’«être» sont les agents nocifs qui conservent la culture du viol bien vigoureuse.

Heureusement, une partie de la société québécoise a l’humilité de reconnaitre les défauts de notre époque. N’empêche qu’il y a tout de même une déficience importante dans nos relations socio-affectives et que l’on est en train de la transmettre à la prochaine génération. Comme nous, nos jeunes baignent dans une époque où l’on enchaine les relations en swippant sur Tinder, où l’on ne doit rien à personne et où l’on continue de ghoster nos anciennes dates en passant à autre chose, sans dire le fond de nos pensées et de nos sentiments. Consommer nos relations à outrance de façon aussi rapide et matérialiste ne vous fait pas penser à la vision clichée d’une clientèle et d’un métier vieux comme le monde?

Une jeune femme avec laquelle l’organisme est en contact nous a confié qu’elle a «décidé de devenir escorte en toute connaissance de cause parce que le fait de coucher avec [s]es clients revenait au même que de faire un one night rémunéré». Des mots qui font réfléchir. Soulignons ici qu’elle parlait bien de one night et non pas de viol rémunéré. Soulignons aussi qu’un one night peu bien et mal se dérouler pour tout le monde. Y compris pour les prostituéEs.

Comment arriver à déconstruire maintenant ce schéma social déficient dans la tête de nos jeunes tandis qu’on y patauge encore? Et dans celle des personnes offrant ou ayant offert leurs services sexuels?

Une pointe de lumière

Pardonnez-nous. Nous avons amplement souligné la partie sombre du portrait qui est sous nos yeux et celui des jeunes: des adultes qui s’envoient chez l’bonhomme en public pour des choses aussi graves que des accusations de viol, une bonne poignée de personnes qui minimisent la violence sexuelle et un paquet de gens qui consomment des relations jetables en promotion sur Tinder. Pauvres adultes, pauvres jeunes! Sklavounos, Orchard et les autres tabocheux de victimes étaient probablement aussi jadis des ados qui entendaient le même genre de discours; d’où la pertinence de la place de l’éducation sexuelle dans les écoles et enseignée par des professionnels bien formés, sans oublier l’importance de l’intervention, du travail de proximité et du travail social. Parlons-nous en termes de respect, de communication et d’ouverture d’esprit!

Ne soyons donc pas des victimes de nous-mêmes et n’en faisons pas plus à travers le temps. Nous sommes en 2017, le silence ne fait plus sa loi et la porte est ouverte: travaillons sur nous-mêmes en tant que société et travaillons avec nos jeunes pour raser, lentement mais surement, la culture du viol de la pensée collective. Pour pouvoir y arriver, il faut prendre en considération la parole des prostituéEs et tout d’abord savoir ce que nos ados pensent en les consultant, en les écoutant, et surtout, en arrêtant de banaliser leurs propos de grands enfants.      

Stéphanie Ricard – Directrice générale –

Roxane Chouinard – Chargée de projet en communications –

Version du texte en PDF

Notre mission
Depuis 35 ans, le PIaMP a pour mission d’intervenir auprès des jeunes de 12 à 25 ans qui échangent ou sont susceptibles d’échanger des services sexuels. Il a aussi pour mission d’informer et de former les proches ou les personnes qui se sentent concernés par cette réalité.
Principes d’intervention
  • Tous humains et expert de sa situation, nous croyons à l’auto détermination
  • La prostitution est un « symptôme » dans la situation de quelqu’un non pas un problème
  • La prostitution peut être un vecteur d’émancipation comme un vecteur d’aliénation
  • La prostitution représente un écosystème complexe et nous devons décloisonner les interventions et avoir une approche globale 

Recrutement: poste d’administrateur/trice au CA

 

Le PIaMP est à la recherche d’une nouvelle personne pour siéger au conseil d’administration! Bienvenue aux candidat(e)s qui pratiquent ou qui ont déjà pratiqué la prostitution ainsi qu’aux personnes de toutes les origines et de tous les milieux qui se sentent concernés par la mission de notre organisme.

Notre mission

Depuis 35 ans, le PIaMP est un organisme communautaire autonome qui intervient à Montréal auprès des jeunes de 12 à 25 ans qui pratiquent ou sont susceptibles de pratiquer des geste prositutionnels. Le PIaMP offre également de l’information et de la formation aux personnes concernées par la prostitution, et auprès des personnes qui font partie de l’écosystème de ces jeunes: parents, amiEs, intervenantEs, éducateurs-trices, etc.

Notre approche

Le PIaMP travaille selon avec une approche humaniste basée sur l’autonomie et l’empowerment des jeunes, et ce, peu importe leurs comportements ou leurs actes. Nous croyons que chaque individu est l’expert de sa situation, et nous sommes des guides pour les accompagner dans leurs émancipations.

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Tables rondes et ateliers offerts par le PIaMP #démystifions_la_prostitution

Crédit image: pixabay

Sensibiliser les jeunes et le personnel des milieux scolaires au phénomène de la prostitution est un volet important de notre mission. C’est pourquoi le PIaMP demeure disponible pour rencontrer le personnel des écoles et celui des maisons de jeunes pour présenter et/ou animer une discussion sur la prostitution des jeunes.

Animés par nos intervenants dans un esprit ludique, humaniste et nuancé, nos ateliers et des tables rondes ont pour objectif d’informer les adolescent(e)s afin qu’ils et elles puissent faire des choix éclairés lors de situations à risques prostitutionnelles. Notre objectif est également de démystifier le phénomène et de faire réfléchir les jeunes à ce propos.

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